Origines – Chapitre 3

Le lendemain, Andrew et moi nous levâmes de bonne heure, parfaitement reposés. Nous prîmes le petit-déjeuner en compagnie de Mary-Ann, Bob étant parti avec Mauricio pour l’aéroport chercher un couple d’amis.

Le buffet du petit-déjeuner régalait les yeux. Ne connaissant pas la plupart des fruits qui se trouvaient là, j’en choisis trois au hasard, comptant sur les connaissances de Mary-Ann pour m’expliquer de quoi il s’agissait.

Cette dernière nous apprit qu’elle avait été mannequin avant de changer de vie et de s’installer en Amazonie. Elle et Bob avaient fait connaissance lors d’un voyage en Guyane. Bob était tout juste diplômé en ornithologie et travaillait dans un hôtel comme guide touristique, histoire d’arrondir ses fins de mois. Il avait fini par rejoindre Mary-Ann en Europe, mais la jungle lui manquait trop, et il ne réussit pas à se faire à la vie urbaine.

Mary-Ann avait amassé une jolie fortune grâce à ses défilés sous la houlette des plus grands couturiers de la planète, ainsi qu’à une ligne de cosmétiques portant son nom. Elle prit sa retraite du monde de la mode, et plusieurs années plus tard, lors d’un voyage en Amazonie, ils décidèrent d’ouvrir un hôtel en pleine jungle, projet qui sembla complètement insensé à la plupart de leurs amis.

Ils accueillirent leurs premiers hôtes dans des conditions bien différentes d’aujourd’hui. Les chambres ressemblaient plutôt à des baraquements, les salles de bains ainsi que les toilettes étaient collectives, mais malgré cela, les touristes affluaient régulièrement, le dépaysement total étant leur atout majeur.

Quinze ans plus tard, le couple était à la tête d’un luxueux hôtel qui ne désemplissait pas. Tout avait été conçu pour respecter la faune et la flore locales. L’hôtel produisait la quasi-totalité de son énergie électrique grâce à de nombreux panneaux solaires et la plus grande partie des déchets étaient recyclés. Et c’était sans compter la multitude d’emplois qu’ils avaient créés dans la région, leur faisant gagner ainsi si ce n’est la sympathie des autochtones, du moins leur respect.

J’achevais une part de tarte quand un bambin haut comme trois pommes, portant un plateau de fruits qui semblait presque aussi lourd que lui, s’approcha de la table du buffet. Il y déposa le plateau puis vint dans notre direction.

Le petit garçon arborait un immense sourire. Ses yeux étaient aussi noirs que ses cheveux, et son regard plein de malice. Il se posta près de nous, les bras derrière le dos et salua Mary-Ann dans un anglais parfait.

— Bonjour Mary-Ann, dit-il d’une petite voix chantante, j’ai apporté un plateau de fruits qui devait peser trois tonnes, sans rien faire tomber !

Mary-Ann l’attira à elle et apposa deux baisers bruyants sur ses joues.

— J’ai vu ça Pedro, tu deviens de plus en plus fort chaque jour qui passe, c’est incroyable !

— Ma tante dit que c’est grâce aux vitamines qu’elle me prépare tous les matins, répliqua Pedro en tapant dans ses mains, fou de joie.

— Elle a tout à fait raison. Les « vitamines » dont il parle sont des cocktails de fruits avec du lait et des céréales, me précisa Mary-Ann. N’oublie pas de me rejoindre dans mon bureau à onze heures précises, poursuivit-elle à l’attention du petit garçon, aujourd’hui nous ferons des mathématiques.

— Super ! lança Pedro avant de disparaître dans la cuisine.

— Pedro est orphelin depuis l’âge de deux ans, m’expliqua Mary-Ann. Ses parents sont morts empoisonnés, l’eau qu’ils consommaient avait été contaminée par une exploitation de bois illégale. Depuis, c’est sa tante Rosa, notre cuisinière, qui l’élève. Ils habitent ici à l’hôtel.

— C’est vous qui vous occupez de son éducation ?

— Oui, l’école la plus proche est très éloignée de l’hôtel, et franchement le niveau est minable. Je consacre quelques heures par jour à Pedro : je lui enseigne l’anglais, la géographie, l’histoire et les mathématiques, sa matière préférée.

— Vraiment ? s’étonna Andrew.

— Disons qu’il est utile de maîtriser cette matière quand vous vivez auprès de touristes qui vous donnent des pourboires à longueur de journée, et que vous devez confier vos précieuses économies à une tierce personne.

— Une sorte de banque.

— Oui, c’est moi sa banque ! Ses économies sont en sécurité dans le coffre de l’hôtel. Je lui verse des intérêts tous les mois, à condition qu’il ne touche pas trop à son argent. J’espère pouvoir l’envoyer étudier dans une grande ville quand il en aura l’âge, mais pour l’heure, les cours que je lui dispense suffisent.

— Ce que vous faites pour lui n’a pas de prix Mary-Ann. Excusez mon indiscrétion, mais, avez-vous des enfants ?

— Non, répondit Mary-Ann dont le regard avait pris une expression triste ce qui me fit aussitôt regretter d’avoir posé la question. Je suis tombée enceinte à trois reprises, mais je n’ai jamais pu mener à terme mes grossesses. Pedro est un vrai rayon de soleil, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle en tournant son regard en direction du petit garçon qui saluait de nouveaux arrivants.

Le petit-déjeuner terminé, Mary-Ann nous proposa de visiter la réserve. Nous montâmes dans une petite jeep et fûmes surpris par l’odeur qui se dégageait du pot d’échappement. Elle ne ressemblait à rien de ce que nous connaissions.

— Nos véhicules sont équipés de moteurs flex et roulent aussi bien avec de l’essence ordinaire qu’avec de l’alcool de canne à sucre, un biodiesel très utilisé ici au Brésil. C’est une alternative non polluante à l’essence, nous précisa Mary-Ann.

— J’en ai entendu parler, dit Andrew. Le Brésil est autosuffisant en matière de pétrole, n’est-ce pas ?

— En effet. Sachez que plus de quatre-vingt-cinq pour cent des véhicules brésiliens sont équipés de moteurs flex et ce taux ne cesse d’augmenter.

Nous roulions depuis quelques minutes à peine quand je m’aperçus de la pâleur d’Andrew.

— Tu ne te sens pas bien, chéri ?

— J’ai un peu mal à la tête depuis ce matin, et là je crois que j’ai de la fièvre, répondit-il en toussotant. J’ai dû prendre froid cette nuit à cause du ventilateur qui était poussé à fond.

— Voulez-vous remettre votre visite à un autre moment ? demanda Mary-Ann.

— Non, répondit Andrew de plus en plus pâle. Ça ne t’ennuie pas de continuer toute seule, Kate ? Je préfère rentrer au bungalow et me coucher.

— Souhaitez-vous que j’appelle un médecin ?

— Ce ne sera pas nécessaire, ce n’est qu’un simple rhume, rien de plus. Je vais prendre quelques cachets et me mettre au lit.

— Je vous ramène à votre bungalow, dit Mary-Ann en stoppant le véhicule afin de faire demi-tour.

— Inutile, lança Andrew qui avait déjà sauté à terre. Je rentre à pied, ne vous inquiétez pas. Amusez-vous bien.

Andrew tourna immédiatement les talons et partit en direction de notre bungalow.

— Ce ne sera rien, me rassura Mary-Ann en percevant mon inquiétude. Il arrive souvent que les nouveaux venus soient malades les premiers jours à cause de la chaleur et de l’humidité. Détendez-vous, il sera en pleine forme dans quelques heures.

— Vous avez sûrement raison. Je ne veux pas que vous preniez du retard dans votre organisation.

Nous roulâmes près de dix bonnes minutes, laissant derrière nous les habitations. Notre première halte fut au potager, dont Mary-Ann était très fière. Des dizaines de variétés de légumes y étaient cultivées ainsi que des aromates. Un couple s’affairait autour d’énormes tubercules qui s’avérèrent être du manioc. Elle m’expliqua que l’on pouvait les accommoder comme les pommes de terre, soit en purée, en frites ou simplement cuites à l’eau. Je remarquai la présence de nombreux pieds de différentes variétés de piments.

— La cuisine du nord du Brésil est très relevée, me précisa Mary-Ann en cueillant quelques petits piments rouges qu’elle me fit sentir. Néanmoins, nos cuisiniers ont pour consignes de ne pas trop pimenter les plats que nous servons.

— À quoi sert ce grand réservoir ? demandai-je en indiquant une sorte de cocotte minute géante qui se trouvait à l’arrière du potager.

— Les eaux usées y sont déversées par ce gros tuyau, m’expliqua Mary-Ann en me désignant un large conduit qui courait tout le long du potager avant de disparaître sous terre en direction des bungalows. Les déchets biodégradables, comme les épluchures, sont déversés par le haut du réservoir et le tout fermente en produisant un compost d’une excellente qualité. Nous n’utilisons aucun produit toxique ici.

— Donc si j’ai bien compris, les aliments que nous consommons sont bios ?

— Pour la plupart, oui. Malheureusement, ce n’est pas le cas pour la viande, le poisson et les céréales que nous sommes obligés d’acheter. Il est difficile de certifier l’origine des aliments produits dans la région. Venez Kate, j’ai autre chose à vous montrer.

Nous remontâmes en voiture et roulâmes jusqu’à ce qui semblait être la limite de la réserve. Là se trouvait un enclos gigantesque où des dizaines de petits singes de diverses espèces s’agitaient en tous sens à notre approche.

— Voici notre crèche, lança Mary-Ann avec fierté. C’est un de nos nombreux projets. Ces petits singes sont menacés d’extinction pour la plupart, car des individus peu recommandables en font commerce et les vendent comme animaux de compagnie, ce qui est un crime épouvantable. Nous travaillons en collaboration avec l’IBAMA qui est l’agence brésilienne pour la protection de l’environnement. Les animaux naissent en captivité et sont relâchés dès qu’ils ont atteint l’âge adéquat. Nous recueillons également des animaux blessés et ceux qui ont eu la chance d’être sauvés de la contrebande.

— Vous faites un travail merveilleux ! Et moi qui pensais être descendue dans un hôtel tout ce qu’il y a de plus classique !

— Disons que les bénéfices dégagés par notre activité d’hôteliers nous aident à financer toutes sortes de projets. Nous n’avons pas besoin de cela pour vivre, j’ai investi dans l’immobilier, j’ai ma ligne de cosmétiques qui se vend très bien. Jamais nous ne pourrions imaginer exploiter un tel trésor sans apporter notre contribution à sa préservation, vous comprenez ?

— Vous faites un travail admirable, je n’aurais pu imaginer de plus belle destination pour passer ma lune de miel.

— L’Amazonie vaut vraiment la peine d’être mieux connue. J’espère que j’aurai l’occasion de faire prochainement le tour du propriétaire avec Andrew.

— Il sera fasciné tout comme je le suis, je peux vous l’assurer.

— Eh bien, rentrons, voulez-vous ? Vous devez avoir hâte de le retrouver.

— En effet, je suis un peu inquiète. Merci de m’avoir consacré votre temps si précieux. Pedro doit vous attendre.

— Ne vous inquiétez pas pour lui, il ne m’attend sûrement pas. Je dois toujours lui courir après, même pour les maths !

Nous repartîmes en direction de l’hôtel et je fus surprise par la variété d’odeurs qui embaumaient l’air au fur et à mesure que la chaleur se faisait plus forte.

— Dites-moi, Kate, vous et Andrew êtes originaires de New York même ?

— Oui, en ce qui me concerne. Mais cela va peut-être vous surprendre, Andrew est né au Brésil.

— Vraiment ? Où cela ?

— Il a été recueilli par ses parents adoptifs alors qu’il n’était qu’un nourrisson dans un petit village, ici même en Amazonie. Ses parents travaillaient pour une ONG, et quelques années plus tard, ils sont décédés dans un accident d’hélicoptère, toujours en Amazonie.

— Quelle histoire incroyable, Kate ! Il y a plusieurs années, Bob et moi avons aidé une jeune Américaine à retrouver ses parents biologiques, elle aussi avait été adoptée ici. Andrew connaît-il ses origines ?

— Non, pas que je sache.

— A-t-il l’intention de faire des recherches ?

— À vrai dire, il n’a jamais été question de cela. Selon lui, ses parents biologiques sont morts, donc à quoi bon ?

— Oh, effectivement, je comprends. Andrew devait être très excité par l’idée de passer sa lune de miel dans le pays qui l’a vu naître, non ?

— Eh bien en vérité, il n’était pas du tout emballé au départ. L’Amazonie ne l’attirait pas particulièrement, il avait une assez mauvaise opinion du pays, en matière de sécurité surtout. Non, vraiment, on ne peut pas dire qu’il a sauté de joie.

— Mais vous avez fini par le convaincre.

— En y réfléchissant, il s’est convaincu tout seul, et alors que je ne m’y attendais plus, il m’a demandé de faire les réservations.

— C’est formidable, Kate. Je suis ravie que ce revirement vous ait permis d’être avec nous.

Nous approchions du bâtiment principal au moment où Mauricio et Bob déchargeaient des bagages d’un véhicule tout terrain. Mary-Ann gara la jeep et m’invita à la suivre. Elle me présenta à George et Sarah, un couple de médecins à la retraite, fidèles à l’Amazonie eux aussi depuis plusieurs années. À son tour, Bob nous présenta un troisième convive, Henry Preston, américain lui aussi, arrivé par le même vol.

Henry était l’incarnation vivante de l’aventurier Indiana Jones. Âgé de vingt-huit ans, brun ténébreux, son sourire ravageur et son assurance n’auraient laissé aucune femme indifférente. Je ne fis pas exception.

— Figurez-vous qu’Henry travaille pour un guide touristique, précisa Bob, il est ici en mission spéciale.

— Effectivement, ajouta Henry, l’Amazonie ne figure pas encore dans notre catalogue, et ceci doit être corrigé au plus vite.

— Nous sommes heureux de pouvoir vous accueillir, répliqua Mary-Ann. La région attire de très nombreux touristes et les structures d’accueil prolifèrent de plus en plus.

— C’est exact, poursuivit Henry, et la plupart ne sont pas correctement répertoriées, d’où l’urgence d’y mettre bon ordre. C’est votre premier séjour en Amazonie, Mme Collins ?

— Je vous en prie, appelez-moi Kate. Oui, effectivement, c’est la première fois. Mon époux et moi sommes en lune de miel.

— Eh bien, toutes mes félicitations, me congratula Henry dans un sourire.

— Je vais faire déposer vos bagages dans vos bungalows, dit Bob à l’attention des nouveaux arrivants.

— Serait-il possible de manger quelque chose ? interrogea Henry.

— Très certainement, répondit Mary-Ann, le restaurant est par ici.

— Souhaitez-vous vous joindre à nous Kate ? me demanda Sarah.

— Non, merci. J’ai déjà pris un copieux petit-déjeuner.

— Quelle indélicatesse de ma part, votre époux doit certainement vous attendre.

— Pas exactement. Il ne se sentait pas très bien ce matin et il se repose à présent.

— Rien de grave, j’espère ?

— Non, je pense qu’il a pris un coup de froid, voilà tout.

— Joignez-vous à nous, le temps passera plus vite.

— Très bien, répondis-je après une légère hésitation.

Nous nous installâmes sous la véranda. Le buffet ayant déjà été desservi, un serveur nous apporta des menus. Henry nous rejoignit aussitôt ses formalités d’arrivée réglées et commanda un petit-déjeuner complet.

— J’étais souvent malade pendant plusieurs jours lors de mes premiers voyages, m’avoua-t-il. Le climat tropical peut vous jouer des tours.

— Sans compter la faune.

— Comment cela ?

Je racontai l’incident survenu avec le capucin, ce qui amusa tout le monde.

— Nous sous-estimons toujours les dangers qui nous guettent en pleine jungle, déclara Henry. Les bungalows ont beau être équipés du WI-FI, la jungle nous entoure et le danger est bel et bien réel. Les animaux restent sauvages et c’est sans compter sur cette atmosphère mystérieuse qui a tendance à nous déboussoler.

— Vous devez avoir l’habitude des endroits exotiques, dis-je en sirotant un thé glacé alors qu’Henry s’attaquait à son omelette.

— Effectivement, c’est ma spécialité. Plus l’hôtel est reculé, plus l’endroit est inaccessible, mieux c’est. Le mois dernier, j’ai séjourné dans un hôtel magnifique en pleine jungle thaïlandaise.

— Votre travail est passionnant.

— Il l’est effectivement, à condition de ne pas avoir d’attaches.

— C’est tout le contraire d’une vie normale.

— Oui, j’avoue ne pas savoir ce qu’est la routine.

Mary-Ann nous rejoignit tenant Pedro par la main.

— Kate, Andrew va-t-il mieux ?

— Je n’en sais trop rien à vrai dire, je ne l’ai pas encore rejoint depuis notre retour. Je devrais jeter un œil.

— N’hésitez pas à solliciter mes services, si besoin, me proposa George, je suis à votre disposition. Médecin un jour, médecin toujours, comme dit régulièrement ma chère épouse !

— C’est très aimable à vous, dis-je en me levant de table. À plus tard.

Je faillis être renversée par Pedro, complètement hilare qui, ayant échappé à Mary-Ann, était maintenant poursuivi par sa tante.

— Oh ! s’exclama Mary-Ann, je sens que le cours de maths d’aujourd’hui va être plutôt agité. Je vais vous laisser un instant.

— Kate, rejoignez-nous au bord de la piscine plus tard, si le cœur vous en dit, me proposa Sarah.

— Avec plaisir, juste le temps de vérifier si Andrew va mieux.

Je retournai au bungalow, où je trouvai Andrew profondément endormi, portes et fenêtres closes. Il régnait une chaleur étouffante dans la chambre. Je posai ma main sur son front pour vérifier sa température, et mon inquiétude empira en constatant qu’il était brûlant. Une boîte d’aspirines se trouvait sur la table de chevet à côté d’un verre vide. Il fallait maintenant attendre que les médicaments fassent effet.

J’ouvris les fenêtres côté salon, en prenant soin d’abaisser les moustiquaires et enclenchai le ventilateur. Je m’installai sur le canapé, un magazine dans les mains, n’ayant pas le courage d’abandonner Andrew à son triste sort. Une demi-heure s’écoula sans qu’il bouge d’un cil. Je décidai finalement et avec une petite pointe de culpabilité d’enfiler un maillot de bain et de me rendre à la piscine, me promettant néanmoins de rendre visite à Andrew à heures régulières.

Une dizaine de personnes se prélassaient au Soleil, des médecins, des avocats, des diplomates, des industriels, ayant chacun des histoires passionnantes à raconter. La vie de Bob et Mary-Ann me parut soudain très excitante et certainement plus palpitante que la mienne à New York. Ils n’avaient sûrement pas le temps de s’ennuyer.

Le déjeuner fut servi au bord de la piscine. Au menu, du poisson et des fruits de mer, accompagnés de salades variées et de fruits. Nous passâmes ainsi l’après-midi à discuter, Henry nous fit part de plusieurs de ses aventures, toutes plus captivantes les unes que les autres. Je regrettais l’absence d’Andrew à qui je rendais visite régulièrement. Sa fièvre avait baissé, mais il dormait toujours profondément alors que la journée touchait à sa fin.

Mauricio nous retrouva en fin d’après-midi pour nous proposer de nous conduire le lendemain à Manaus.

— Comptez sur moi et Sarah, dit George.

— Ainsi que sur moi, dit Henry.

— Et vous, Mme Collins ? me demanda Mauricio, serez-vous des nôtres ?

— Oui, je pense qu’Andrew sera en meilleure forme demain.

— Parfait. Nous partirons à huit heures trente. Surtout, optez pour des vêtements légers, et n’oubliez pas vos protections antimoustiques.

Finalement, la nuit tomba et l’heure du dîner arriva. Je retournai au bungalow où il régnait toujours une chaleur étouffante. Je remontai les moustiquaires pour permettre à l’air de circuler plus librement et vérifiai si Andrew avait toujours de la fièvre. Soulagée, je constatai qu’elle avait définitivement cédé, mais Andrew dormait toujours profondément.

J’espérais que le bruit que je ferais en m’apprêtant finirait par le réveiller. Malgré la soufflerie du sèche-cheveux et finalement les spots publicitaires criards de la télévision, Andrew ne se réveilla pas. Il avait certainement pris une dose de médicaments massive qui l’avait complètement assommé.

À contrecœur, je me résignai à aller dîner seule. Je lui laissai un mot sur la table de chevet où je lui disais de me rejoindre dès qu’il pourrait. Je l’embrassai sur le front et me rendis au restaurant.

— Alors Kate ? me demanda Mary-Ann, Andrew va-t-il mieux ?

— La fièvre est tombée, mais il dort d’un sommeil si profond que je n’ai pas osé le réveiller, répondis-je en prenant place entre Henry et Mary-Ann. Ces dernières semaines ont été très éprouvantes pour lui, il y a eu tous les préparatifs du mariage, et il a été débordé au travail.

— Il sera en pleine forme demain matin, vous verrez, Kate, dit George.

Trois autres couples partageaient notre table. Pedro circulait, un plateau dans les mains, et proposait de délicieux amuse-bouches. Henry faisait passer aux convives des photos qu’il avait prises en Thaïlande.

— Ces photos sont magnifiques ! m’exclamai-je émerveillée. Vous avez un réel talent.

— J’ai commencé comme photographe de mode, figurez-vous. J’étais correspondant en Europe pour un magazine de mode américain, et puis j’ai fait la connaissance d’un guide touristique en Italie. De fil en aiguille, je me suis retrouvé à prendre des photos de monuments, et puis j’ai abandonné les défilés de mode qui ne me passionnaient plus du tout. Et depuis, je n’ai plus arrêté. Je ne me vois pas faire autre chose.

Les autres convives s’étaient lancés dans une discussion concernant la supériorité des vins argentins sur les vins chiliens, ou l’inverse. Ne m’y connaissant pas du tout en vins, ou tout autre alcool d’ailleurs, Henry et moi discutions sur d’autres sujets.

— Et vous, Kate, que faites-vous dans la vie ? me demanda-t-il en rangeant ses photographies.

— Ça vous ennuie si je vous tutoie ?

— Non, au contraire.

— Je travaille comme assistante d’un procureur à New York. Rien de très palpitant comme tu peux l’imaginer.

— Je ne suis pas d’accord avec toi, tout est une question de passion. Aimes-tu ce que tu fais ?

— J’adore mon métier.

— Ce qui peut paraître passionnant pour les uns peut être une vraie torture pour les autres.

— C’est vrai, tu as tout à fait raison.

— Prends mon exemple. J’ai été fiancé à une jeune femme, nous avions vingt ans, nous voyagions de pays en pays à cause de mon travail. Elle avait une chronique dans un journal et pouvait écrire de n’importe quel endroit au monde, ce qui était plutôt pratique. Eh bien, elle détestait le changement. Après deux ans à me suivre partout sur la planète, elle n’en pouvait plus, et elle est retournée vivre à Washington.

— Oh, je suis désolée.

— Je pense que ça n’aurait pas marché de toute façon. Ce n’était pas la femme de ma vie, en tout cas, je ne pense pas, autrement nous aurions trouvé un compromis. Crois-tu que chacun d’entre nous soit destiné à quelqu’un en particulier ?

— Je n’y ai jamais vraiment réfléchi en ces termes. Je ne pense pas, à vrai dire, autrement la plupart d’entre nous ne trouveraient jamais le grand amour, tu vois ce que je veux dire ? Seuls quelques privilégiés tels que toi peuvent se permettre d’arpenter le monde à la recherche de leur moitié, le simple mortel devant se contenter de ce qu’il a sous la main.

— Tu as peut-être raison après tout.

Je sursautai alors que deux mains puissantes se posaient sur mes épaules. Je tournai la tête et, à mon grand bonheur, je vis Andrew. Il avait revêtu un pantalon en coton beige et une chemise en lin blanche à manches courtes. Ses cheveux étaient encore humides et semblaient plus bouclés que d’habitude, lui conférant un petit air sauvage. Il me sourit et je remarquai que ses yeux brillaient comme jamais auparavant. Je m’empressai de le présenter à ceux qu’il ne connaissait pas encore, en commençant par Henry. Ce dernier se déplaça afin qu’Andrew puisse s’asseoir à côté de moi.

— Heureux de vous compter parmi nous, Andrew, lui lança Bob. Comment vous sentez-vous ce soir ?

— Je ne me suis jamais porté aussi bien, merci Bob, répondit Andrew.

Il m’adressa un clin d’œil plein de malice avant de saisir mon visage à deux mains et de m’embrasser longuement sur les lèvres.

— Désolée de t’avoir abandonnée toute la journée de la sorte. Tu ne m’en veux pas, hein ? me susurra-t-il au creux de l’oreille.

Je frissonnai au contact de son haleine chaude sur ma nuque.

— Bien sûr que non, répondis-je en me ressaisissant, j’étais plutôt inquiète. Heureusement, on m’a tenu compagnie toute la journée, je ne me suis pas ennuyée.

— Me voilà soulagé, répliqua Andrew d’une voix câline, je te promets de me racheter plus tard… quand nous serons seuls, ajouta-t-il en m’embrassant dans le cou.

Andrew dégageait un parfum corsé que je ne reconnus pas. Cette odeur inconnue me chatouilla les narines au point de me faire éternuer.

— As-tu changé de parfum ? lui demandai-je en me pinçant le nez.

— Non, du tout. En fait, j’ai même complètement oublié d’en mettre tellement j’étais pressé de te rejoindre.

— Vraiment, c’est étrange…

Il s’agissait peut-être du gel douche de l’hôtel, pensai-je. Je sentis le creux de mon bras pour vérifier. Définitivement, il ne s’agissait pas du tout de la même odeur. Andrew avait dû mettre un parfum quelconque et ne s’en souvenait pas. Cela dit, l’odeur était puissante et me gênait un peu.

Andrew se montra en pleine forme, à croire que son malaise n’avait jamais eu lieu. En regardant autour de moi, je m’aperçus qu’il ne laissait aucune femme indifférente, notamment les serveuses, qui ne cessaient de remplir son verre ou de lui proposer des amuse-gueules en délaissant complètement les autres tables. J’étais moi-même sous le charme : son sourire, son regard, ses gestes, tout en lui était irrésistiblement attirant.

— Ce repos forcé t’a fait le plus grand bien à ce que je vois, lui glissai-je à l’oreille. Je regrette presque de m’être fait autant de souci à ton sujet.

— J’ai l’impression d’avoir dormi un siècle ! me lança Andrew avec enthousiasme avant de s’engager dans une conversation avec un touriste anglais à propos des problèmes de contrebande de bois précieux que rencontrait la région.

Finalement, le repas fut servi : on nous proposa de la viande de bœuf cuite à la broche et un plat de poisson dans de l’huile de dendê. Mary-Ann m’expliqua qu’il s’agissait d’un palmier typique du nord du Brésil dont les noix donnent une huile très parfumée et très riche. Le tout était accompagné de riz blanc et d’une julienne de légumes.

— Il s’agit de piranhas, nous précisa Bob. J’imagine que la plupart d’entre vous ont une mauvaise opinion de ce poisson étant donné sa réputation. Mais sa viande est délicieuse. J’espère que vous aimerez.

Andrew opta pour le plat de piranha, et moi pour celui de viande dont la préparation plus légère me convenait davantage. Je goûtai toutefois au poisson que je trouvai savoureux, à ma grande surprise. Andrew montra un appétit que je ne lui connaissais pas. Il se resservit à plusieurs reprises, et le contenu de son assiette disparaissait aussitôt sous le regard approbateur de Bob, ravi du succès qu’avait remporté le plat de piranha.

— Je vois que vous appréciez le repas, Andrew, lança-t-il.

— Je n’avais jamais mangé de poisson aussi délicieux, répondit Andrew en se resservant une nouvelle fois.

J’en étais presque gênée, le comportement d’Andrew me semblait un tantinet euphorique. Il but beaucoup également, mélangeant plusieurs alcools, dont la caipirinha, boisson préparée avec de la cachaça, eau-de-vie à base de jus de canne à sucre, très populaire au Brésil, accommodée de sucre, de jus de citron vert et de la glace pilée. Andrew me tendit son verre et m’invita à y goûter. La boisson était tellement forte que je faillis m’étrangler. Il acheva son verre et enchaîna plusieurs cocktails aux fruits exotiques. Je m’attendais à ce qu’il s’écroule à tout moment. Andrew n’avait pas l’habitude de boire autant, et je craignais les effets secondaires à venir.

— Tu ne penses pas avoir assez bu ? lui demandai-je alors qu’il s’apprêtait à entamer un autre verre.

— Je me sens bien, je t’assure, répondit-il les yeux pétillants. Et puis j’ai besoin de reprendre des forces.

— Certes, mais là, j’ai surtout peur que tu te rendes malade.

— Très bien, je te promets que c’est là mon dernier verre. Ça te va ?

Andrew se servit de tous les desserts qui nous furent proposés, à mon grand étonnement puisqu’il n’en prenait que très rarement. Il mélangea salades de fruits, sorbets et gâteaux sans montrer aucun signe de satiété.

Le repas terminé, nous passâmes dans la salle de jeux où des groupes se formèrent pour jouer au poker. Ne sachant pas jouer moi-même, je m’installai derrière Andrew.

Les parties se succédèrent les unes après les autres sans qu’Andrew en perdît une seule. Rapidement, un cercle s’était formé autour de notre table, essentiellement composé de femmes qui, comme grisées par l’énergie que dégageait Andrew, se comportaient comme des adolescentes à la vue d’une star de cinéma.

Andrew amassait ses gains, plus exactement des jetons symboliques, il n’était pas question de miser de l’argent, l’ambiance restant bon enfant. Par moments, il les distribuait à ses groupies qui se montraient de plus en plus audacieuses à son égard. Certaines l’invitèrent même à déposer ses jetons dans leurs décolletés, ignorant complètement ma présence, et pour celles qui étaient mariées, la présence de leurs maris, qui, à mon grand étonnement, ne semblaient pas perturbés le moins du monde par ces débordements.

Mais ce fut lorsqu’Andrew, surexcité par tant de sollicitude, et les vêtements dégoulinants de sueur, ôta sa chemise, que les choses prirent une tournure pour le moins inattendue : les femmes, et quelques hommes également, applaudirent cet exploit en hurlant son nom, et une jeune Italienne faillit s’évanouir d’émotion.

La scène qui se déroulait sous mes yeux était surréaliste. J’étais tombée sous le charme d’Andrew au premier regard, et j’avais toujours été consciente de sa très grande beauté et de l’effet qu’il exerçait sur la gent féminine. Depuis que je le connaissais, il s’était toujours montré d’un naturel plutôt discret. Andrew venait de dévoiler une facette de sa personnalité dont j’ignorais l’existence jusqu’à présent.

Henry s’aperçut de mon trouble et me proposa de le suivre à l’extérieur sous prétexte de prendre l’air. J’acquiesçai et lui emboîtai le pas en direction de la véranda qui entourait le bâtiment principal.

Henry alluma une cigarette et m’en proposa une. Je refusai et m’installai sur un fauteuil en rotin. La soirée était douce, et une fois à l’extérieur je m’aperçus que le parfum que j’avais d’abord senti sur Andrew emplissait à présent tout le salon. L’odeur m’avait enivrée au point de me donner un léger mal de tête.

— Merci Henry, la chaleur à l’intérieur est presque insupportable, j’avais vraiment besoin de prendre l’air. Quelle heure est-il ?

— Minuit et demi.

— Je ferais mieux d’aller me coucher, je n’aurai jamais la force de me lever de bonne heure demain.

Je jetai un coup d’œil en direction du salon d’où nous parvenaient des clameurs de plus en plus fortes. La situation semblait avoir échappé à tout contrôle. Je ne voyais pas comment je m’y prendrais pour convaincre Andrew de me suivre dans notre bungalow. Henry lut dans mes pensées et tenta de me rassurer.

— Si je puis me permettre, Kate, j’ai l’habitude de ce genre de chose. Certains individus sont quelquefois grisés par l’atmosphère régnant dans un endroit comme celui-ci. La chaleur et l’alcool aidant, dit-il en me souriant, ils sont capables de légers débordements qu’ils n’auraient jamais osé commettre ailleurs, perdant ainsi toute inhibition. Demain, Andrew aura recouvré ses esprits et il ne se souviendra probablement pas de cette soirée.

— En attendant, je ne sais pas comment le faire sortir de là-dedans, me lamentai-je en désignant le salon d’un mouvement de tête.

— Ce ne sera pas nécessaire, le voici qui arrive.

Effectivement, Andrew venait dans notre direction, la chemise sur l’épaule, l’air goguenard. Ses yeux pétillaient de mille étincelles et quand il fut à côté de moi, il m’attira à lui et plongea son regard dans le mien. Son contact m’électrisa. Il se dégageait de lui une énergie que je ne saurais décrire, quelque chose de sauvage et de terriblement irrésistible à la fois. L’odeur que j’avais sentie un peu plus tôt avait pris des notes plus fleuries à présent, mais la puissance du parfum était bien trop forte pour être agréable.

— Alors, tu es là ? lança Andrew. Je te cherchais.

Il apposa une multitude de baisers sur ma nuque, mon front, mon visage.

— Nous sommes sortis prendre l’air, la nuit est si agréable, répondit Henry. Eh bien, je vais vous laisser. À demain matin.

Henry se tourna vers Andrew et lui tendit la main. Au moment où ils se touchèrent, Henry pâlit brusquement. Ils restèrent figés dans cette position pendant quelques secondes, ni l’un ni l’autre ne semblant vouloir mettre fin à leur étreinte. Je tirai le bras d’Andrew, l’obligeant à libérer Henry dont la lividité était devenue inquiétante. Aussitôt qu’il eut lâché prise, Henry reprit des couleurs et nous gratifia d’un immense sourire. Il ne semblait absolument pas perturbé par ce qui venait de se produire.

— Bonne nuit Henry, lui dit Andrew, et merci d’avoir pris soin de Kate pour moi.

— Ce fut un plaisir, répondit Henry. À demain.

Henry disparut en direction de son bungalow en sifflotant un petit air d’opéra.

— Que s’est-il passé ?

— De quoi parles-tu ?

— D’Henry ? J’ai cru qu’il allait faire un malaise.

— Il ne doit pas tenir l’alcool, voilà tout. Allez, rentrons nous coucher.

Arrivés au pied de l’escalier qui menait à notre bungalow, Andrew me souleva avec une facilité déconcertante et me porta jusqu’en haut malgré mes protestations.

Je connus cette nuit-là une expérience dont je me souviendrai toute ma vie. L’odeur que dégageait Andrew envahit aussitôt la chambre. Elle était devenue si puissante à présent que j’en eus le vertige. Andrew montra une disposition que je ne lui avais jamais connue, se révélant tour à tour d’une délicatesse inouïe, ou d’une brutalité animale. Je pensais à tout ce qu’il avait ingurgité au cours du dîner, et cette gymnastique ne me semblait pas du tout raisonnable.

Andrew fut insatiable des heures durant et je fus bien incapable de lui résister. Son parfum presque hypnotique avait complètement engourdi mon corps et mon esprit. J’étais devenue un jouet entre ses mains. Par moments, j’avais l’impression que tout n’était qu’un rêve, jamais Andrew ne s’était comporté de la sorte avec moi. J’avais un inconnu dans mon lit.

Il finit pourtant par s’endormir vers trois heures du matin, épuisé. Je me glissai sous une douche froide et réussis à recouvrer mes esprits après de longues minutes. De retour dans la chambre je réalisai que l’odeur avait disparu. Je me penchai sur Andrew et constatai que lui non plus ne dégageait plus aucun parfum.

Après un départ chaotique, notre lune de miel avait officiellement commencé. Malgré tout, je fus saisie d’une pensée étrange. Quelque chose venait de se déclencher chez Andrew, quelque chose d’extraordinaire et d’effrayant à la fois, et j’étais convaincue que, quoi que je fisse, je ne serais pas capable de freiner sa progression.

Je vérifiai l’heure : trois heures vingt. Je réglai mon réveil pour sept heures trente et m’endormis aussitôt.

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