Origines – Chapitre 2

Le grand jour arriva plus vite que je ne l’aurais pensé. Comme toute bonne mariée, j’étais sur les nerfs depuis plusieurs jours. La nuit précédant le jour du mariage me parut une éternité. Je dormis à peine quatre heures, ressassant sans cesse tous les détails, craignant d’avoir oublié quelque chose.

Dieu merci, Debra fut là dès dix heures, la cérémonie étant prévue en fin d’après-midi. Megan vint lui prêter main-forte et elles ne furent pas trop de deux pour me calmer. Malgré mon appréhension, tout se déroula comme prévu. Les différents fournisseurs arrivèrent à l’heure et aucun problème ne vint gâcher la programmation de Debra.

Je vécus cette journée comme un rêve éveillé. J’étais submergée par l’émotion, ayant successivement envie de pleurer ou de rire pour la moindre broutille.

Les invités commencèrent à arriver dès dix-sept heures et furent reçus par Debra et son équipe. La météo était au beau fixe ce qui nous rassura tous, bien qu’un plan B ait été prévu en cas de pluie, le grand salon du premier étage étant suffisamment grand pour accueillir nos invités.

Mon heure sonna enfin. Je fis mon entrée au bras de mon père dont la moustache frémissait sous l’émoi. Les musiciens se mirent à jouer la Marche Nuptiale de Mendelssohn et c’est à peine si je parvins à mettre un pied devant l’autre. Mes yeux s’étaient remplis de larmes à l’écoute de la première note et j’arrivais tout juste à distinguer les individus dont les têtes se retournaient sur mon passage.

J’étais à quelques mètres de l’autel et faillis me trouver mal en apercevant Andrew. Sa beauté me stupéfia. Il était encore plus séduisant qu’à l’ordinaire. Était-ce parce que, afin de respecter la tradition, je ne l’avais pas vu depuis l’avant-veille ? Ou bien parce que mes sens étaient à fleur de peau ? Jamais il ne m’était apparu aussi charmant, aucun homme dans l’assemblée ne lui arrivait à la cheville. Quelque chose de divin se dégageait de lui, une énergie nouvelle, presque magique. Soudain, une pensée dérangeante me traversa l’esprit : et si tout cela n’était qu’un rêve et ne devait pas durer ?

Je me ressaisis alors qu’Andrew prononçait ses vœux. Quand vint mon tour, je fus incapable de me souvenir du texte que j’avais préparé. Prise de panique, je me tournai vers Megan. Elle comprit mon désarroi et me fit signe de regarder dans mon bouquet. Je dénichai le petit bout de papier que j’avais dissimulé et, tel un robot, je lus les quelques lignes écrites plusieurs jours auparavant.

Andrew me passa au doigt l’alliance de sa défunte mère, et je lui passai à mon tour celle de son père. Il ne put retenir une larme, les miennes coulaient déjà depuis un petit moment. Andrew prit finalement mon visage dans ses mains et m’embrassa longuement, ce qui déclencha les applaudissements de notre assistance et me sortit de ma léthargie.

Les musiciens entamèrent un air joyeux, et nous quittâmes l’autel pour nous joindre aux invités. Tout le monde avait répondu présent, ce qui nous combla de bonheur. La soirée fut en tout point parfaite, aucun incident ne vint entacher cette merveilleuse journée. Mon père s’empressa de présenter fièrement Andrew à quelques membres de ma famille qu’il ne connaissait pas encore, et tous furent sous son charme.

Un peu plus tard, je retrouvai Andrew seul sur la grande terrasse, une coupe de champagne à la main, le regard perdu.

— Tout va bien Andrew ? m’inquiétai-je.

— Oui, bien sûr, répondit-il en m’enlaçant tendrement, je regrette juste l’absence de mes parents. Cette journée a été parfaite, ajouta-t-il en retrouvant le sourire, tout s’est déroulé comme prévu.

— Oui, tout le monde semble beaucoup s’amuser. Viens, nos invités doivent se demander où nous sommes passés.

Debra nous quitta un peu avant minuit. Elle devait assister à un autre mariage le lendemain et ne pouvait s’attarder plus longtemps. La fête se prolongea jusqu’à trois heures du matin. Je ne sentis le contrecoup que lorsque j’ôtais ma fabuleuse robe.

La journée était passée si vite, j’avais du mal à croire que tout était fini. Andrew et moi étions mari et femme à présent. Notre première nuit en tant que jeunes mariés fut plutôt calme, notre fatigue était telle que nous nous sombrâmes presque aussitôt couchés. Je m’alanguis en soupirant, blottie contre Andrew dont le parfum enivrant me détendit. Il s’agissait probablement d’une nouvelle fragrance qu’il avait étrennée pour notre mariage.

Je consacrai les trois jours suivants aux membres de ma famille qui avaient décidé de passer quelques jours à New York, notre départ en Amazonie n’étant prévu qu’en fin de semaine. Je pris un plaisir fou à me présenter en tant que Mme Collins, arborant fièrement mon alliance, un bijou extrêmement coûteux. Quelque chose en moi avait changé, irrémédiablement.

Andrew lui aussi était différent depuis notre mariage. Son regard notamment était plus lumineux et je me complaisais à penser que sa condition de jeune époux était responsable de ce changement. Il fut surchargé de travail les jours suivants, heureusement de mon côté j’étais très occupée avec ma famille.

Le jour de notre départ arriva enfin. J’avais préparé nos bagages, Andrew ayant travaillé pratiquement jusqu’à la dernière minute. J’avais hâte d’arriver au Brésil et de le voir souffler un peu. Son travail occupait une part importante de sa vie et j’en étais même jalouse par moments. L’idée de passer trois semaines loin du stress de New York, juste lui et moi, me rendait extrêmement heureuse.

Le vol se déroula sans encombre. Andrew dormit le plus clair du temps. Comme je l’avais prédit, il était au bord de l’épuisement, et il lui faudrait plusieurs jours avant de récupérer. Je profitai du vol pour parcourir le guide touristique que m’avait fourni l’agent de voyages et repérai les excursions à ne surtout pas rater. L’Amazonie était, sans l’ombre d’un doute, la destination la plus exotique qu’il m’ait été donné de visiter.

Arrivés à Manaus, un jeune homme nous attendait à l’aéroport. Il brandissait une pancarte sur laquelle étaient inscrits nos noms.

— Bonjour, je suis Andrew Collins, dit Andrew en serrant la main du jeune homme.

— Bonjour M. Collins, je suis Mauricio, votre guide, et vous devez être Mme Collins, me dit-il en se tournant vers moi pour me serrer la main. La voiture est garée juste en face, précisa-t-il en nous invitant à le suivre tout en poussant notre caddie.

Nous sortîmes de l’enceinte de l’aéroport et Mauricio chargea nos bagages à bord d’un 4×4 très confortable. Andrew et moi nous installâmes à l’arrière, et notre charmant guide démarra aussitôt.

— Souhaitez-vous que je mette la climatisation ?

— Non, merci, répondit Andrew, ce n’est pas nécessaire.

— Comme vous voudrez. Mais je vous conseille vivement de relever vos vitres quand nous quitterons la route goudronnée.

Mauricio nous expliqua qu’il travaillait dans l’hôtellerie depuis l’âge de dix ans, ce qui expliquait sa maîtrise parfaite de l’anglais.

— Depuis l’âge de dix ans ? Mais c’est vraiment très jeune ! m’étonnai-je.

— Malheureusement, nous n’avons pas beaucoup d’options dans la région. Soit vous travaillez dans les hôtels, soit avec les braconniers et les garimpeiros.

— Les « garimpêros », vous dites ? De quoi s’agit-il ? s’enquit Andrew.

— Les garimpeiros sont les chercheurs d’or, expliqua Mauricio. Ils détruisent tout sur leur passage, polluent nos rivières, tout comme les exploitants de bois. C’est une vraie catastrophe pour la région.

— Et que font les instances gouvernementales à ce sujet ?

— Malheureusement, pas grand-chose, Mme Collins. La corruption est une vraie gangrène dans mon pays. Ces gens-là ont beaucoup d’argent et la population ne peut rien contre eux.

Nous traversâmes un quartier très animé et Mauricio nous précisa qu’un marché, réputé dans toute la région, s’y tenait plusieurs fois par semaine et il nous conseilla vivement de le visiter à la première occasion.

— Vous y trouverez des produits locaux, fruits, légumes dont vous n’avez probablement jamais entendu parler, nous dit-il fièrement. C’est un passage obligé pour les touristes.

— Est-ce sûr ? demanda Andrew.

— Ne vous inquiétez pas, M. Collins, je vous y accompagnerai, ça fait partie de mes attributions. Bien sûr il y a quelques précautions à prendre, mais les gens d’ici savent que les touristes sont leur gagne-pain, toutes les familles ont au moins un parent qui travaille dans un hôtel. Si jamais quelqu’un tentait quelque chose contre un touriste, il se mettrait toute la population à dos.

— Je vois, ils ne peuvent risquer de voir disparaître leurs emplois, dit Andrew.

— Exactement. Si les touristes décident de ne plus fréquenter notre région, plus de la moitié de la population se retrouvera sans ressources.

Nous roulions depuis près de trois quarts d’heure maintenant et admirions un paysage des plus charmants. Nous étions bien loin de New York et tout n’était qu’exubérance autour de nous. Mauricio engagea le véhicule sur une route en terre en assez mauvais état.

— Nous allons rouler pendant encore vingt minutes, précisa-t-il tout en relevant nos vitres et en enclenchant la climatisation. Cette partie du voyage sera moins confortable. Puis nous embarquerons sur une barge qui nous permettra de traverser le lac au bord duquel se trouve l’hôtel. Profitez du paysage, vous verrez certainement des animaux, rien de très impressionnant, des petits singes pour l’essentiel. Ils sont plutôt curieux et montrent le bout de leur nez dès qu’ils pensent avoir une chance d’obtenir de la nourriture.

Je prêtai attention aux alentours, mais n’aperçus aucun animal, à ma grande déception. Finalement, nous atteignîmes le bord du lac où une barge nous attendait. La traversée se déroula rapidement et sans encombre, les eaux du lac étant très calmes.

Nous atteignîmes l’autre rive au bout d’un quart d’heure environ. La beauté de l’endroit dépassait tout ce qu’Andrew et moi avions imaginé. Mauricio déchargea nos bagages et proposa de les déposer dans notre bungalow pendant que nous effectuions notre enregistrement.

Je manifestai le désir de le suivre, impatiente que j’étais de voir à quoi ressemblait notre chambre. Andrew se dirigea seul vers la réception pour effectuer les formalités d’arrivée.

Mauricio m’expliqua que l’hôtel s’articulait autour du bâtiment principal qui abritait la réception, la salle de jeux, le restaurant, les cuisines et le bureau des propriétaires. Autour du bâtiment principal, parsemés dans l’immense réserve tropicale, une vingtaine de bungalows s’étaient comme perchés sur des arbres. Des escaliers très confortables s’enroulaient autour des troncs donnant accès aux petites constructions. La vision d’un tel ouvrage était tout simplement extraordinaire.

Nous gravîmes les quelques marches menant jusqu’au balcon qui entourait notre bungalow. Notre chambre surplombait toutes les autres et la vue y était époustouflante. Il était possible d’admirer la jungle ainsi que le lac sur plusieurs kilomètres à la ronde. Je suivis Mauricio à l’intérieur de l’habitation et fus surprise par l’espace disponible, le bungalow étant bien plus spacieux que je ne me l’étais imaginé de l’extérieur.

La grande pièce était partagée en deux ambiances, d’un côté l’espace nuit, avec d’un immense lit à baldaquin, de l’autre, un petit salon équipé d’un canapé, de deux fauteuils, d’une table basse, d’une télévision à écran plat et d’un bureau. La salle de bains, spacieuse elle aussi, était pourvue d’une cabine de douche à l’italienne, d’une double vasque et de toilettes séparées. Au-dessus de chaque lavabo se trouvaient deux fenêtres qui donnaient sur la jungle, un grand miroir étant placé entre les deux ouvertures. L’idée de me brosser les dents en admirant la nature me sembla tout à fait originale.

Le tout était très élégamment décoré avec de l’artisanat local du plus bel effet. Les meubles en bambou, ainsi que l’ensemble du linge confectionné dans du coton immaculé conférait à l’ensemble une atmosphère propice à la détente.

L’immense lit à baldaquin était une invitation à lui seul à la paresse. Deux ventilateurs judicieusement placés nous assureraient des nuits fraîches et libres de moustiques. Le bungalow s’ouvrait vers l’extérieur par une multitude de fenêtres permettant à la fois à la lumière de pénétrer et à l’air de circuler librement.

— Le jacuzzi se trouve de ce côté, Mme Collins, me précisa Mauricio en m’invitant à le suivre à l’extérieur.

Le jacuzzi se trouvait à l’arrière de la construction, dans une partie plus large de la terrasse où un petit salon ombragé avait été aménagé. L’ensemble était protégé par des paravents et exposé plein sud.

— Vous serez à l’abri des regards ici, ne vous inquiétez pas. Cette suite est la plus élevée. Vous trouverez ici des serviettes propres ainsi que des coussins pour les chaises longues, indiqua Mauricio en ouvrant un placard. N’hésitez pas à faire appel au service de chambre si vous aviez besoin de quoi que ce soit. Et n’oubliez pas, je suis à votre disposition si vous décidez de visiter la région.

— Bien sûr, dès demain nous ferons appel à vos services.

— Parfait. Alors à plus tard Mme Collins.

Andrew arriva sur ces entre-faits, suivi d’une femme de chambre qui portait un plateau de bienvenue sur lequel reposaient une bouteille de champagne dans un seau à glace, deux coupes et un saladier de fraises grosses comme des abricots. Elle posa le tout sur la table basse du salon puis sortit de la chambre. Tout comme moi, Andrew fut stupéfait par la vue qui s’offrait à nous depuis la terrasse.

— Comment pourrons-nous partir d’ici dans trois semaines ? dis-je en enlaçant Andrew. Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau de toute ma vie.

Pendant ce temps, la femme de chambre avait éteint le jacuzzi qu’elle avait pris le soin de remplir dès notre arrivée à l’hôtel et nous invita à en profiter.

— Merci, répondit Andrew en glissant un pourboire à la jeune femme qui s’éclipsa aussitôt. Ça te tente Kate ?

Andrew avait ôté ses vêtements et s’était glissé dans l’immense baignoire.

— Ah ! J’en avais vraiment besoin, soupira-t-il.

— Je te rejoins dans une minute.

Je retournai dans la chambre et ouvris ma valise pour récupérer ma trousse de toilette. Ne la trouvant pas, je me mis à la chercher dans mon sac à main, sans succès.

— Andrew ! Sais-tu où se trouve ma trousse de toilette, tu sais, la verte ? … Andrew ?

Le bruit du jacuzzi couvrait très certainement ma voix, et Andrew ne m’entendait pas. Je sortis du bungalow et contournai le bâtiment tout en continuant de l’interroger.

— Andrew sais-tu où… Andrew !!!

Prise de panique, je me précipitai. Andrew avait la tête complètement immergée et ne bougeait plus. Je me penchai au-dessus de lui et passai mon bras sous sa nuque afin de le sortir de l’eau. Je rassemblai toutes mes forces et le remontai à la surface. Le souffle coupé, je secouai Andrew en vain, celui-ci ne réagissait pas.

— Andrew !! hurlai-je de plus belle, Andrew, tu m’entends ?!

Il ouvrit finalement les yeux, l’air parfaitement calme. Il ne semblait pas s’être rendu compte de ce qui venait de se produire.

— Qu’y a-t-il Kate ? finit-il par dire sans que son visage ne trahisse aucune émotion.

— Tu t’es endormi ?! Étais-tu conscient sous l’eau ?! demandai-je en le dévisageant, complètement affolée.

— Sous l’eau ? Comment ça, de quoi tu parles ?

— Je suis retournée dans le bungalow, je ne trouvai pas ma trousse de toilette, alors je t’ai demandé si tu savais où elle était. Tu ne me répondais pas, j’ai cru que le bruit du moteur du jacuzzi t’empêchait de m’entendre, alors je suis sortie et tu étais sous l’eau !!

— Je ne me souviens de rien…

— Tu n’as pas bu la tasse ?

— Non, je ne pense pas.

— Comment est-ce possible ? Comment as-tu retenu ta respiration ?

— Je ne sais pas, il s’agit peut-être d’un réflexe.

— Un réflexe qui t’a sauvé la vie, dis-je en l’embrassant, rassurée. Tu es crevé Andrew, va plutôt te coucher.

— Tu as raison, j’y vais. Tu me rejoins ?

— Oui, juste le temps de faire un brin de toilette, OK ?

— Je t’aime Kate, dit-il en me saisissant le visage à deux mains et m’embrassant longuement. Tu m’as sauvé la vie.

Andrew sortit du jacuzzi et se dirigea vers la chambre. Je rassemblai mes esprits et le suivis à l’intérieur. Andrew s’était couché en travers du lit et n’avait même pas eu la force de se rhabiller. Heureusement, la chaleur étouffante l’empêcherait de prendre froid. Je pris une longue douche, histoire de me détendre. Je sentais encore mes jambes trembler, l’épisode du jacuzzi m’ayant profondément secouée. Andrew n’était probablement resté que quelques secondes sous l’eau, ce qui expliquait pourquoi il n’avait pas eu d’eau dans les poumons. Une chance que je sois arrivée à temps.

Je m’installai sur le canapé, n’ayant pas le courage de réveiller Andrew qui occupait toute la largeur du lit. Les glaçons avaient fondu dans le seau, je décidai d’ouvrir la bouteille de champagne. Quitte à boire seule, l’alcool m’aiderait sûrement à me détendre. Les fraises étant plutôt tentantes, et n’ayant rien mangé depuis des heures, j’attaquai le contenu du saladier.

J’allumai la télé, histoire de me changer un peu les idées, mais je n’arrivais pas à chasser de mon esprit l’image d’Andrew la tête sous l’eau. Et si j’avais trouvé ma trousse de toilette ? Je serais probablement arrivée trop tard ! Cette idée me donna des frissons et je me versai un autre verre de champagne.

Je finis par m’endormir, l’alcool venant à bout de toutes mes résistances. Quand je rouvris les yeux, il faisait sombre. Quelle heure pouvait-il bien être ? Je me souvins avoir laissé mon portable sur la table de chevet. Au moment où je me redressai, un bruit attira mon attention. J’imaginai qu’il s’agissait d’Andrew et l’appelai tout bas en essayant d’acclimater ma vue à l’obscurité qui régnait dans la chambre.

Andrew était toujours couché en travers du lit, mais ce que je vis près de lui, me pétrifia : une ombre était accroupie près de son visage et susurrait des paroles incompréhensibles à son oreille. Je poussai un hurlement strident. D’un bond, Andrew fut sur ses deux pieds.

— Qu’y a-t-il Kate ?! bafouilla Andrew en titubant. Qu’est-ce qui se passe ?

— Là ! À côté du lit, il y a quelque chose ! hurlai-je en me recroquevillant sur le canapé.

Andrew finit par trouver l’interrupteur et alluma le plafonnier. J’étais tétanisée, les yeux fixés sur l’endroit où j’avais vu l’ombre.

— Où ça ? Qu’as-tu vu exactement, Kate ?

N’obtenant aucune réponse de ma part, Andrew s’était approché de moi et me passait les bras autour du corps.

— Qu’as-tu vu exactement ? insista-t-il.

— Je ne sais pas… c’était-là… juste à côté de toi à… murmurer un truc incompréhensible, bredouillai-je incapable de reprendre mon souffle, le cœur au bord des lèvres.

Soudain, un bruit me fit sursauter et, me retournant du côté du lit, je vis un minuscule singe assis sur le bord de la fenêtre, qui nous observait de ses énormes yeux écarquillés rendus luminescents par la lumière du plafonnier.

— Voici la chose en question ! lança Andrew en riant, je pense que nous avons trouvé le responsable. Il ne semble pas représenter une si grande menace que ça, ajouta-t-il en me serrant dans ses bras puis en éloignant la bouteille de champagne à moitié vide. Je pense qu’il est préférable pour toi d’éviter de boire de l’alcool sous une telle chaleur.

J’acquiesçai, encore sous le choc. Andrew avait probablement raison : la fatigue, l’alcool et cette chaleur étouffante y étaient certainement pour quelque chose, sans compter que j’étais encore bouleversée par l’épisode du jacuzzi.

— Ça va aller Kate ? me demanda-t-il en déplaçant une de mes mèches trempées de sueur.

— Oui, je crois. Quelle heure est-il ?

— À peine dix-neuf heures.

— Dix-neuf heures ? Mais il fait déjà si sombre dehors !

— Les journées sont courtes à cette époque de l’année. Nous pourrions aller dîner, qu’en penses-tu ? Tu as faim ?

— Je meurs de faim… Juste le temps de me rafraîchir et de me changer.

S’apercevant que je ne bougeais pas du canapé, Andrew me serra davantage dans ses bras.

— Tu es vraiment sûre que ça va aller ? insista-t-il.

— Oui, j’en suis certaine. J’ai juste un peu la tête qui tourne, c’est tout, le réveil a été assez brutal.

— Ah ça tu peux le dire ! lança Andrew en éclatant de rire. Allez viens, allons prendre cette douche !

Nous nous rendîmes au restaurant de l’hôtel une demi-heure plus tard. Le salon grouillait de monde, nous n’étions visiblement pas les seuls à la recherche de dépaysement. Mauricio était là, parmi les hôtes, et nous apercevant, vint dans notre direction.

— Bonsoir M. et Mme Collins. Avez-vous eu l’occasion de faire la connaissance des propriétaires ?

— Non, lui répondit Andrew, pas encore, nous avons dormi tout l’après-midi.

— Suivez-moi, voulez-vous, je vais vous les présenter.

Mauricio nous conduisit à une grande table ronde située au centre de l’immense salon et qui pouvait facilement accueillir une douzaine de personnes. Il s’adressa à voix basse à un homme qui se leva aussitôt et s’approcha de nous.

— M. Kingston, dit Mauricio, je vous présente M. et Mme Collins qui sont arrivés ce matin de New York.

— Bonsoir, dit l’homme en serrant chaleureusement la main d’Andrew puis la mienne. Je suis ravi de faire votre connaissance. Je m’appelle Robert, mais tout le monde m’appelle Bob, et voici mon épouse Mary-Ann, ajouta-t-il alors que la femme qui était assise à côté de lui se levait à son tour et nous tendait la main.

— Ravie de faire votre connaissance, nous salua cette dernière.

— Asseyez-vous, nous enjoint Bob en nous indiquant deux places vides. J’espère que vous avez faim, le chef nous a concocté un plat typique de la région qui, je suis sûr, va ravir vos papilles.

Bob et Mary-Ann formaient un très beau couple. Âgé d’une cinquantaine d’années, Bob mesurait près d’un mètre quatre-vingt-dix. Les cheveux châtains légèrement grisonnants sur les tempes, ses yeux rieurs trahissaient un caractère enjoué, et son tour de taille, sa gourmandise pas toujours contrôlée.

Les manières raffinées de Mary-Ann laissaient deviner des origines distinguées. Elle était extrêmement belle, grande elle aussi, blonde aux yeux bleus, le teint très clair, contrairement à Bob dont la peau était couleur pain d’épice. Quatre autres couples originaires d’Allemagne, d’Espagne et d’Australie se trouvaient attablés avec nous. Mary-Ann fit les présentations, la conversation se tenant en anglais, ce qui fut parfait pour moi qui ne maîtrisais aucune autre langue.

— Votre bungalow est-il à votre goût, Kate ? me demanda Mary-Ann.

— Il est parfait ! Un vrai rêve. Votre hôtel est magnifique.

— Heureuse qu’il vous plaise. Je vous ferai visiter la réserve demain, si vous le souhaitez.

— Avec plaisir.

Les serveurs apportèrent plusieurs mets dont l’aspect nous mit aussitôt l’eau à la bouche. Mary-Ann eut la gentillesse de nous expliquer de quoi il s’agissait : le premier plat était du poisson d’eau douce poché dans du lait de coco. Le second s’apparentait à du cochon sauvage, rôti et servi avec une sauce à l’açaí, petit fruit noir ressemblant à une cerise, très sucré et très énergétique. Le tout était accompagné d’une purée de manioc et de gombos, variété locale de gros haricots verts. En dessert, nous eûmes droit à une délicieuse salade de fruits tropicaux ainsi qu’à des sorbets aux parfums plus exotiques les uns que les autres.

Une fois le dîner terminé, nous passâmes dans le salon de jeux où l’on nous servit des liqueurs et du café. Je me contentai de boire un jus de fruit, craignant l’effet désastreux que l’alcool pourrait avoir de nouveau sur mon cerveau. Andrew raconta l’incident avec le petit singe aux autres convives, ce qui amusa beaucoup l’assistance. Tout m’avait semblé tellement réel pourtant, mais je finis par me rendre à l’évidence, le petit capucin était bel et bien le responsable de la peur de ma vie.

— Ces petits singes peuvent se montrer très curieux, nous dit Mary-Ann. N’oubliez pas de bien fermer portes et fenêtres la nuit. Du moins, abaissez les moustiquaires, cela vous évitera d’autres frayeurs.

La touriste allemande me confia que la première nuit, un bruit dans la salle de bains l’avait réveillée, et elle avait trouvé un capucin en train de fouiller dans ses affaires de toilettes. La fin de la soirée fut très agréable, chacun nous fit part de ses expériences en Amazonie. Il y avait tant à faire et à visiter ! Mary-Ann nous conseilla de programmer nos activités dès le lendemain afin de profiter au maximum de notre séjour.

— Ne perdez pas de temps, nous conseilla la touriste espagnole, réservez les services de Mauricio au plus vite, il est très sollicité !

— Nous n’y manquerons pas, nous avons vraiment hâte de découvrir la région.

— Vous ne regretterez pas votre choix, continua-t-elle, tout est si beau et empreint de mystère. C’est notre cinquième séjour ici. Nous avons été les premiers hôtes de Bob et Mary-Ann. Ce n’était qu’un simple camping quand ils ont commencé il y a quinze ans, mais déjà à l’époque, nous avions passé des vacances formidables.

La nuit fut tranquille, Andrew ayant pris le soin de fermer portes et fenêtres et d’allumer les ventilateurs. À mon grand soulagement, nous ne reçûmes la visite d’aucun petit fouineur.

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