Soupçons – Chapitre 1

2008

Le véhicule s’immobilisa le long du trottoir alors que la pluie redoublait de violence. La jeune femme assise du côté passager jeta un coup d’œil en direction de la maison. Une des pièces du rez-de-chaussée était éclairée.

Son coéquipier avait éteint le moteur depuis près d’une minute. Or la jeune femme n’avait pas bougé.

— C’est l’averse qui te fait peur ? demanda-t-il en entrouvrant sa fenêtre qu’il referma aussitôt. J’ai un parapluie dans le coffre. Attends-moi à l’intérieur, je vais le prendre.

Il sortit du véhicule en trombe et moins de dix secondes plus tard, il ouvrait la portière du côté passager.

— J’ai l’impression que ce n’est pas la pluie que tu crains comme ça, je me trompe ? lança-t-il alors que la jeune femme détachait sa ceinture sans quitter l’habitation des yeux.

— C’est drôle, je ne m’attendais pas à ce genre de maison, répondit-elle en s’abritant sous le parapluie.

Ils franchirent les quelques mètres qui les séparaient du porche au pas de course.

— Quel sale temps, nom d’un chien, pesta le policier en refermant le parapluie qu’il disposa dans un seau prévu à cet effet. Tu aurais pu choisir un autre jour, après tout, il n’y a pas urgence. J’espère qu’elle est là au moins.

— J’ai vu de la lumière, on va être fixés, dit la jeune femme en appuyant sur la sonnette.

— Elle aime les plantes apparemment, c’est plutôt coquet.

— Oui, j’avoue que je suis surprise.

En effet, la véranda ressemblait à une floriculture. Des dizaines de pots et de vases contenant des plantes vertes aux variétés diverses conféraient à l’endroit une atmosphère bucolique. Un rocking-chair et un petit guéridon complétaient la décoration.

— Tu t’attendais à quoi exactement ? demanda le policier en séchant ses cheveux à l’aide d’un mouchoir en tissu.

— Je ne sais pas. C’est étrange, mais depuis toutes ces années je me suis fait une image de cette femme, j’ai essayé d’imaginer ce qu’elle avait pu devenir, où elle vivait, et je ne la voyais pas dans une maison comme celle-ci.

— Tu pensais la trouver dans une caverne ? répondit le policier qui tentait de distinguer quelque chose à travers le petit carreau jaune qui ornait la porte.

— Non, pas dans une caverne. Mais l’expérience qu’elle a vécue a dû être extrêmement traumatisante, ça aurait brisé n’importe qui, elle était si jeune…

— Elle aurait dû devenir une junkie et non une accro des plantes, c’est ça ? Tu sembles déçue.

— Bien sûr que non, répondit la jeune femme en assénant un coup de poing à l’épaule de son coéquipier.

— Aï ! s’exclama le policier en se frottant l’épaule tout en grimaçant, je ne te connaissais pas cette force. Attention, la voilà, ajouta-t-il alors qu’une main ridée écartait le rideau.

La vieille femme les dévisagea pendant quelques secondes avant de les interroger.

— Qui êtes-vous ? lança-t-elle d’une voix autoritaire.

— Bonjour, je suis le détective McCarty, et voici mon coéquipier, le détective Wilson, répondit la jeune femme en brandissant son insigne aussitôt imitée par son collègue. Nous désirons parler à Mme Rivers.

— Vous voulez dire à Mlle Rivers, répliqua sèchement la vieille femme.

— Euh, oui, c’est exact, à Mlle Rivers. Pourrions-nous lui parler un instant ?

— C’est à quel sujet ? Que lui voulez-vous exactement ?

— C’est à propos de sa mère.

La vieille femme dévisagea les deux policiers d’un air surpris.

— Comment vous avez dit vous appeler ? lança-t-elle à l’attention de la jeune femme.

— McCarty, Eva McCarty.

— J’ai connu un McCarty il y a longtemps de cela, dit la vieille femme toujours au travers de la vitre. Vous connaissez le shérif Dan McCarty ?

— Je suis sa petite-fille, répondit Eva en souriant.

La vieille dame l’observa avec curiosité puis son visage s’illumina tout d’un coup. Finalement, elle ouvrit la porte et invita les policiers à entrer.

— Je suis Sybil Rivers, lança-t-elle avant de tourner le dos et de leur faire signe de la suivre. Enlevez-moi ces chaussures ! Cria-t-elle de l’autre pièce.

Les deux policiers s’exécutèrent et rejoignirent Sybil dans un petit salon. La vieille femme avait pris place dans un immense fauteuil vert bouteille et leur indiqua le canapé.

— Votre grand-père est-il toujours vivant ? demanda-t-elle à Eva en la détaillant avec attention.

— Oui, répondit la jeune femme dont le regard scrutait les moindres recoins du petit salon.

Là encore, des dizaines de pots de fleurs et de plantes étaient dispersés dans la pièce surchauffée. Bien que meublé très simplement, le petit salon était très coquet. Eva, légèrement engourdie par la moiteur ambiante, fixait une bûche énorme qui se consumait dans la cheminée. Elle sentit le regard de la vieille femme sur elle et sourit, embarrassée. En même temps qu’elle avait l’impression de l’avoir connue toute sa vie, ce qu’elle voyait à présent ne correspondait absolument pas à l’idée qu’elle s’était faite du personnage.

— Je n’ai jamais aimé les chats, expliqua Sybil sur un ton revêche, je leur ai toujours préféré les plantes, elles me réconfortent.

— C’est très beau, vous avez beaucoup de goût, répondit Eva qui regrettait de venir troubler la vie tranquille de la vieille femme.

— Quel âge a-t-il ?

— Qui donc ?

— Votre grand-père, voyons ! Le vieux McCarty !

— Euh ! Oui, voyons… 97 ans.

— C’est extraordinaire. Est-il en bonne santé ?

— Oui, il se porte comme un charme.

— Toujours aussi têtu ?

— Je pense que oui, peut-être même plus qu’avant.

— Votre grand-père a été très bon avec moi. Je présume que vous êtes au courant de toute l’histoire ? demanda Sybil à l’intention d’Eva qui acquiesça d’un léger sourire. Après les faits, il n’a eu de cesse de trouver une explication à ce qui était arrivé, poursuivit Sybil un rictus au coin des lèvres. Il me rendait visite régulièrement, il s’inquiétait beaucoup pour moi.

Sybil avait détourné les yeux de la jeune femme en prononçant ces derniers mots. Son regard semblait perdu, sans doute se remémorait-elle un évènement passé, elle ne semblait plus du tout contrariée à présent.

— Mon grand-père m’a beaucoup parlé de vous, finit par dire Eva.

— Vraiment ? Ça ne m’étonne pas de lui, après tout. Cette affaire l’a beaucoup tracassé à l’époque.

— Pourquoi cela à votre avis ?

— Et bien tout bonnement parce qu’il était fou amoureux de ma mère, répondit Sybil en se redressant.

— Vraiment ?

— Il l’avait demandée en mariage, c’est bien la preuve qu’il en était amoureux.

Eva s’était raidie à cette révélation. La vieille femme sourit comprenant que le vieux McCarty n’avait pas estimé nécessaire d’informer sa petite fille de ce détail.

— Ce n’était pas le seul d’ailleurs, tous les hommes avaient le béguin pour elle, continua la vieille femme. Elle était très belle, voyez-vous, elle n’avait pas besoin de faire quoi que ce soit, elle était tout simplement irrésistible, et les hommes en étaient tous fous. Dommage qu’elle n’ait pas su les choisir convenablement, à part mon père. Elle n’était tout simplement pas faite pour les histoires simples, vous comprenez ce que je veux dire ?

— Oui, je comprends, répondit Eva en adressant un coup d’œil à son collègue qui réprima un bâillement avant de hocher la tête en signe d’acquiescement.

— Je pense que c’est la raison pour laquelle votre grand-père s’est montré si déterminé à les retrouver.

— Vous pensez que c’est la seule raison ?

— Oh, je vois où vous voulez en venir, fit la vieille dame avant de soupirer.

Le jeune homme regarda Eva et l’encouragea à poursuivre du regard. Celle-ci hésitait. Sybil semblait attendre qu’elle fasse le premier pas. Eva s’éclaircit la gorge et enchaîna.

— À l’époque où c’est arrivé, je sais que vous étiez très jeune, mais… avez-vous envisagé une autre possibilité ?

— J’ai l’impression d’écouter votre grand-père, répondit la vieille dame, il était persuadé que quelque chose de louche était arrivé, qu’elle n’était pas partie de son plein gré.

— Et vous, qu’en pensiez-vous ?

Sybil éclata d’un rire sonore qui fit sursauter Eva.

— Une autre possibilité ? Quelle possibilité ? Elle m’a laissé un mot, c’était on ne peut plus clair, il n’y avait aucun doute là-dessus. C’était son écriture, ses affaires avaient disparu, quelle autre possibilité aurions-nous pu envisager ?

— Je ne sais pas, mon grand-père m’a dit que votre mère n’était pas ce genre de femme, que ça ne lui ressemblait pas, qu’elle ne vous aurait pas fait une telle chose.

— Oui, je sais, il le répétait sans arrêt à qui voulait bien l’entendre. Écoutez, c’était ma mère, je n’aurais jamais imaginé une telle chose de sa part, pourtant, elle est partie avec lui, et m’a abandonnée, moi, sa propre fille.

— Quel type de garçon était-il exactement ?

Le visage de la vieille dame se métamorphosa aussitôt. Jusqu’à présent, elle semblait surtout contrariée, mais elle s’était montrée disposée à satisfaire la curiosité de la petite fille du vieux McCarty. À présent son expression trahissait une grande tristesse.

— Pourquoi toutes ces questions, Eva ? commença-t-elle d’une voix rauque. Après toutes ces années, pourquoi voulez-vous remuer le passé ? Qu’est-ce que ça va changer ?

— Mlle Rivers…

— Appelez-moi Sybil.

— En vérité Sybil, j’aurais aimé que vous me racontiez votre histoire. Je sais que cela peut vous surprendre, mais mon grand-père m’a tellement parlé de vous. J’ai la chance de vous avoir en face de moi. Bien sûr, je ne voudrais pas vous ennuyer.

— C’est votre collègue qui risque de s’ennuyer, répondit Sybil en se tournant vers le jeune homme dont l’air surpris indiquait clairement qu’il ne s’attendait pas à la requête de sa collègue. En fait, comment vous appelez-vous ?

— Peter, mademoiselle.

— Et bien Peter, je vais nous préparer un thermos de café, nous risquons d’en avoir besoin.

Sybil se leva et se rendit dans la cuisine.

— Tu ne vas pas lui dire la vérité ? glissa Peter à Eva aussitôt que Sybil eut disparu.

— Je n’ai tout bonnement pas le courage de lui balancer ça à la figure, c’est trop horrible.

— Il va bien falloir le lui dire à un moment donné, c’était le but de notre visite, n’est-ce pas ?

— Oui, je vais y venir, ne t’inquiète pas. Mais j’aimerais entendre de sa bouche cette histoire dont mon grand-père m’a si souvent parlé et qui n’a cessé de l’obséder toutes ces années. C’est une occasion unique, tu comprends ?

— Ouais, j’avoue que moi-même je suis curieux, tu nous as suffisamment tannés avec cette histoire depuis qu’on a découvert ces corps, répondit Peter en s’installant confortablement. Le café a intérêt à être fort.

Sybil revint au bout de dix minutes chargée d’un plateau contenant une bouteille thermos, des tasses, un sucrier et des biscuits. Elle posa le tout sur la table basse et versa du café dans deux tasses qu’elle tendit aux policiers avant de s’en servir une à son tour. La vieille femme reprit place dans le fauteuil, avala une gorgée de café brûlant et prit la parole.

— Et bien, ma chère Eva, par où voulez-vous que je commence ? demanda-t-elle.

— Pourquoi pas par le commencement, quand vous vous êtes installées ici, suggéra Eva en ayant une pensée pour son grand-père à qui elle ne manquerait pas de rendre visite dès qu’elle en aurait l’occasion.

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